Albert Lemal: Un an en camp de concentration

Pendant l'occupation, Albert Lemal travaille pour la commune au ravitaillement. Le 8 avril 1944 à cinq heures du matin, il est arrêté par la Gestapo, il a 27 ans.    

Récit:

Nous étions vingt-trois dans la commune, à avoir été arrêtés pour une raison indéterminée. Aucun d’entre nous n’a été interrogé. A mon avis, nous étions sur une liste de simples suspects de résistance, qui avait été dressée par un collaborateur... Sur les vingt-trois, douze ne sont jamais revenus.
On nous a embarqués vers la prison de Saint-Gilles et, le 6 mai 1944, nous avons été transférés vers Buchenwald, dans des wagons à bestiaux. Avant de partir, nous avions reçu un colis de la Croix-Rouge ; je crois que personne n’y a touché avant d’arriver à Buchenwald, parce qu’on se disait : « conservez-le, on ne sait pas ce qu’on va avoir plus tard... »

Dans ce wagon à bestiaux, nous étions à peu près nonante hommes. On ne pouvait pas se coucher, à moins de s’arranger pour mettre la tête sur le voisin, mais il y avait moyen de se tenir assis. Dans un coin, il y avait deux seaux d’eau pour boire, et dans un autre une tinette, une seule. Le voyage a duré deux nuits et un jour; la tinette débordait, bien sûr, alors comme il y avait une petite lucarne – obstruée par du fil de fer barbelé, pour qu’on ne puisse même pas passer la main – nous sommes parvenus tout de même à la vider à l’extérieur, ce qui fait qu’il n’y avait pas trop par terre.

Alors nous sommes arrivés à Buchenwald, le soir, et là c’était la toute grosse comédie. En arrivant, j’ai d’abord cru que c’était un centre de vacances : il y avait un mini-zoo, avec des ours, des singes, des perroquets, et quand on entrait dans le camp la fanfare nous accueillait. Parce qu’il y avait une fanfare, dans ces camps de concentration: les instruments, ils les avaient pris aux Juifs – il y en avait pas mal qui étaient des musiciens et qui étaient venus avec leur violon, qu’on leur avait pris tout de suite...

A l’arrivée, l’impression n’était donc pas mauvaise, mais nous avons vite compris. On nous a mis dans un baraquement pour la nuit, et le lendemain – le 8 mai – on nous a fait sortir et nous avons dû nous déshabiller complètement, en plein air. On ne pouvait pas conserver la moindre chose, ni bic, ni alliance ; il fallait tout déposer là. Et puis on nous a mis en file indienne ; il y avait une dizaine de coiffeurs assis, et ils nous ont entièrement rasé, partout ; il ne restait pas un poil. Et une fois rasé, il fallait passer à la douche, dans une grande cuve avec un désinfectant. Ensuite, il fallait passer au magasin d’habillement, pour chercher son costume.

Et à partir de là, on avait perdu toute identité. On n’était plus appelé par son nom, mais par un numéro – le mien était le 49337... Ce numéro, il fallait d’abord l’apprendre par cœur, parce que quand on vous appelait il fallait répondre – c’est d’ailleurs la seule chose que je me rappelle en allemand. Pour que les gardiens reconnaissent notre catégorie et notre nationalité, nous avions un triangle de tissu : le triangle rouge, c’étaient les politiques, avec un B pour les Belges, un F pour les Français, etc. ; le triangle noir, c’étaient les tziganes, le vert les criminels, le rose les homosexuels... Tout cela était mélangé, et ils avaient même imaginé dès le début de faire administrer l’intérieur du camp par des détenus – on ne voyait pas beaucoup de SS à l’intérieur.

Ces détenus qui administraient le camp, c’étaient des Allemands car ils étaient arrivés les premiers; il y avait de tout parmi eux, des communistes mais aussi des criminels de droit commun. Et pour ne pas perdre leur place, au travail surtout ces derniers se comportaient en vrais bourreaux, ils frappaient… On pouvait recevoir un coup sans même savoir pourquoi.
Une fois qu’on avait reçu son costume de bagnard, on repartait. Buchenwald n’était pas un camp d’extermination : il y avait des fours crématoires, mais pas de chambres à gaz. Et il y avait ce qu’on appelait le petit camp et le grand camp. Tout ceux qui arrivaient passaient par le petit camp : c’était un camp de transfert. De celui-ci, soit on remontait travailler au grand camp – parce qu’il y avait une usine d’armement à Buchenwald –, soit on restait pour partir ensuite en « commando » à l’extérieur, si on était valide. Il y en avait un peu partout, des commandos, et c’est ainsi que je suis parti à Aschersleben, à 16 kilomètres de Magdebourg, près de cette fameuse mine de sel désaffectée qu’on avait transformée en usine d’armement.

Le trajet du commando d’Aschersleben à la mine de sel prenait environ une demi-heure à pied ; s’il pleuvait, nous étions trempés quand nous arrivions et sans feu il n’y avait pas moyen de se réchauffer. Une fois arrivés, nous descendions à 930 mètres de profondeur. Là, des hangars avaient été aménagés et il y avait des machines. Je ne sais pas à quoi servaient les pièces qu’on y faisait. Il y avait deux petits trous sur les pièces que je recevais, et je devais simplement forer à leur emplacement ; pas besoin d’un spécialiste pour cela. Mais je crois que cela a coûté cher aux Allemands, tout ce travail fait par les prisonniers, parce qu’il était possible de saboter une pièce de temps à autre, l’air de rien, et les Russes étaient très forts pour ça.

Il y avait une pause de jour et une pause de nuit, de dix heures chacune. On partait du camp à six heures du soir, on y revenait à six heures du matin. Tous les jours, y compris le dimanche. Nous préférions la nuit, parce que les ingénieurs allemands n’étaient plus là et le personnel allemand resté sur place était beaucoup plus compréhensif – c’étaient des gens d’un certain âge, puisque tous les jeunes étaient partis au front. Ils se fichaient complètement du travail, parce qu’ils se rendaient bien compte que la guerre était perdue pour eux.

Il n’y avait plus rien d’humain dans la vie des camps, vous étiez dépossédé de tout, privé des soins les plus indispensables : plus de brosse à dents, plus de rasoir – on vous rasait, mais c’était une fois tous les quinze jours –, plus de savon pour se laver, plus d’eau chaude. On changeait de chemise une fois par mois, rien que de chemise. En entrant, on recevait une paire de chaussettes et des galoches, mais un mois plus tard les chaussettes n’existaient plus et alors on se faisait ce qu’on appelait des chaussettes russes : un morceau de sac de ciment ou un vulgaire journal, si on avait l’occasion d’en trouver, qu’on enroulait autour de ses pieds.

Pour l’alimentation, nous recevions un croûton de pain par jour et une gamelle de soupe. Le bout de pain, il fallait le manger tout de suite sinon on se le faisait voler, même si on le mettait sous sa tête pour dormir. Plus une pomme de terre ni un bout de viande. Dans certains camps, il paraît que de temps à autre on recevait une ou deux petites lamelles de saucisson ; chez nous, je n’ai jamais vu ça, juste un tout petit peu de margarine et de confiture le matin. Le soir, c’était la gamelle de soupe – au chou, au rutabaga, à la betterave, des choses pareilles.
Nous dormions dans de grandes baraques, où nous étions certainement plus de cent. Il y avait des châlits à étage ; au commando nous avions chacun notre châlit, avec de la paille et une couverture de coton par prisonnier. Pas de feu, même en hiver. Il y avait des gens qui, en quelques mois, perdaient la moitié de leur puissance. Certains pleuraient dès le matin, en se levant. Moi je ne pleurais pas, c’est un peu ce qui m’a sauvé.

Je n’ai pleuré qu’une fois, mais ce n’était pas pour ça. C’était pendant le réveillon de 1944-1945. Par hasard, j’étais sorti de ma baraque pour soulager un besoin naturel ; quand je suis sorti des toilettes, il était probablement minuit et les Allemands chantaient « Noël chrétien », et là je n’ai pas pu résister... C’est aussi la seule fois où nous avons reçu chacun un pain et une boîte de corned beef – je ne sais pas où ils étaient allés les chercher, mais c’était vraiment exceptionnel. D’ailleurs, il y a des malheureux – surtout parmi les Slaves qui étaient là depuis quatre ans – qui ont tout bouffé d’un coup et se sont rendus malades.

Les toilettes étaient collectives, on s’asseyait les uns à côté des autres ; comme la plupart des détenus étaient atteints de dysenterie, ils faisaient sur la planche et ce n’était pas nettoyé. Pour faire ses besoins, il n’y avait pas le choix, il fallait s’asseoir sur cette planche... Et de toute façon il n’y avait pas de papier ; avec de la chance, on pouvait trouver un journal abandonné par un Allemand, mais il fallait encore faire attention et le cacher en-dessous de sa veste, parce qu’on ne pouvait pas en avoir.

En guise de soins médicaux, il y avait l’infirmerie. Là, celui qui jouait le rôle de médecin était un dentiste – je l’ai appris après la guerre. C’était un Français, Maurice. Mais en guise de médicaments il n’avait rien du tout ; et c’est ainsi qu’un garçon dont la main avait été prise dans une presse à l’usine a été amputé avec un couteau ou un rasoir...

Et il y avait les pendaisons. Dans mon commando, c’était plus ou moins limité, les pendaisons, mais j’en ai quand même vu trois. Au retour le soir, s’il y avait une potence, cela voulait dire qu’on allait pendre quelqu’un. On rassemblait tout le monde, et il était obligatoire de regarder : la victime était placée sur un tabouret, on lui passait la corde au cou, un SS arrivait et donnait un coup de pied au tabouret. La mort est lente dans ces conditions-là ; ça prend plusieurs minutes, et on le voyait bien sûr...

On se retrouvait réduit à un simple numéro et il fallait vivre sans réagir, sinon c’était la matraque : vingt-cinq coups sur les fesses. Il fallait se cacher le plus possible et attirer le moins possible l’attention des Allemands parce que c’était comme ça qu’on s’en sortait le mieux. Penser à ma famille, penser à mon village, je le faisais tous les jours ; pas durant le travail, mais pendant la marche je ne pensais qu’à ça. Et dans la baraque, comme nous avions la chance d’être cinq d’Arquennes, nous pouvions encore parler entre nous, du village, de la famille...
Parfois il y avait des surprises. À la sortie de notre commando il y avait le baraquement des gardiens, et à l’extérieur un énorme bâtiment qui était probablement occupé par les officiers et sous-officiers. Un beau jour, on vient me chercher pour nettoyer la chambre d’un Allemand, au premier étage. Je monte avec lui, sans connaître l’allemand et en croyant qu’il ne connaît pas le français. Il me donne un seau, une brosse et me fait signe que je dois aller chercher de l’eau dans la cour. En descendant les escaliers, à un certain moment il me dit : « dépêchez-vous ». Je nettoie de mon mieux, puis je lui dis : « Monsieur, je m’excuse, vous parlez français ? » Il me dit : « je parle français, mais je n’ai pas le droit de le parler ». Après, tout en regardant si personne ne venait, il m’a parlé français et il m’a raconté qu’il avait fait ses études de médecine à Paris. Plus tard, il avait été sur le front russe et il avait été blessé, et c’est pour cela qu’il était là. Et, ce qui n’était pas négligeable, il m’a donné un demi pain que j’ai caché sous ma veste ; et c’est lui qui m’a reconduit, alors il n’y avait pas de danger que je sois arrêté par quelqu’un d’autre.
Parfois, on faisait un peu la bête et on risquait des ennuis pour bien peu de chose. Ainsi, il y avait des morceaux de fil électrique à la mine, et avec ceux-ci nous sommes un jour parvenus à faire une sorte de petit insigne noir, jaune et rouge. Je l’avais mis à ma veste, mais bien sûr le premier Allemand que j’ai rencontré m’a demandé ce que c’était. Quand j’ai dit que c’étaient les couleurs belges, il ne m’a pas frappé mais il m’a fait aller à genoux pendant plusieurs mètres... Et le 21 juillet 1944, nous avons chanté la brabançonne ; comme c’était dans la baraque, ils n’ont peut-être pas entendu.

Il y a des jeunes qui m’ont demandé si je n’avais jamais cherché à m’évader. Je leur ai répondu : « comment voulez-vous vous évader si vous avez les cheveux rasés, si vous avez un costume de bagnard sur le dos, si vous êtes à 600 kilomètres de votre pays, que vous ne parlez pas la langue et que vous n’avez pas un mark en poche ? Et vous savez très bien qu’en sortant du camp vous ne trouverez certainement pas d’aide, parce qu’aucun Allemand, même s’il en avait eu envie, n’aurait osé le faire sous peine de mort... »

Le 11 avril 1945, les détenus se sont révoltés à Buchenwald parce qu’ils savaient que les Américains étaient à cinq kilomètres du camp. Comme les SS avaient appris eux aussi que les Américains arrivaient, ils ont filé. Mais les commandos ont été avertis qu’il y avait une révolte et ils ont reçu ordre d’évacuer, pour faire disparaître les traces de ce qui s’était passé.
Alors nous sommes partis vers cinq heures du soir. C’est ce qu’on a appelé les marches de la mort. Nous avons fait une vingtaine de kilomètres à pied la première nuit. Et cela a continué pendant des jours et des jours. Nous logions dans des granges, toujours surveillés par des SS. Et nous sommes passés sur le pont de Torgau la veille du jour où les Américains et les Russes ont fait leur jonction au même endroit, le 25 avril.

Après six autres jours de marche, on nous a mis à fond de cale dans trois péniches, sur l’Elbe. C’était bien plus pénible encore. Pour faire ses besoins, on devait monter par une échelle; arrivé sur le pont, il fallait se tenir au garde-corps et se soulager dans l’Elbe, au vu des péniches et de tous ceux qui passaient. Et là, nous sommes restés des jours entiers sans manger ni boire. Il y en avait qui buvaient l’eau de l’Elbe et attrapaient des dysenteries, ou le typhus et d’autres maladies...

Nous sommes restés dans ces péniches plus de deux semaines, tantôt avançant, tantôt reculant. Et nous avons été libérés le jour de la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945. Il y en avait toujours parmi nous qui traînaient un peu trop sur le pont quand ils allaient faire leurs besoins, et il y avait toujours un SS pour gueuler dans ces cas-là. Mais ce jour-là, ceux qui traînaient se sont rendu compte qu’on ne gueulait plus ; alors, ils sont restés sur le pont en se demandant ce qui se passait, et c’est ainsi que nous avons vu que les Allemands étaient partis en abandonnant les péniches. Nous sommes sortis des bateaux en utilisant les barques qui étaient à l’arrière, six prisonniers à la fois.

Nous étions à quarante kilomètres de Prague. Un peu par hasard, nous avons pris la bonne route. Et après deux jours de marche, nous avons rencontré l’armée russe qui marchait sur Prague. Nous étions sauvés, même si les Russes ne nous ont pas nourris ; ils nous ont donné de la vodka et des cigarettes et ils nous ont protégés, mais ils nous ont fait comprendre que nous devions tirer notre plan en nous ravitaillant chez l’habitant. À la première ferme, ils nous ont permis de dormir (nous avions la chance d’avoir parmi nous un Français d’origine russe, qui servait d’interprète). Nous sommes entrés dans la ferme avec un officier russe et il a ordonné au fermier de nous donner de quoi manger – celui-ci s’est exécuté, il n’avait pas le choix.

Je suis enfin rentré en 1946. Pendant des années, j’en ai fait des cauchemars deux ou trois fois par semaine. Je rêvais qu’on venait me chercher pour me pendre, ou d’autres choses comme ça.
Je suis certain que beaucoup de jeunes me diraient : « maintenant, cela n’irait plus comme ça... » Mais je leur réponds : « n’oubliez pas que la Tchécoslovaquie se trouve à environ 1200 kilomètres d’ici, et qu’il y a eu une guerre en Yougoslavie il y a quelques années à peine. » Donc, c’est encore faisable, ce n’est pas du tout impossible…

Propos recueillis par Marcel-Etienne Dupret.